Ce mois-ci, Le Grand Journal vous fait découvrir une autre facette de la francophonie: l’Afrique ! Trop souvent négligée, cette culture est pourtant présente au Mexique, à travers la maison refuge Hankilli à Mexico. Rencontre avec Koulsy Lamko l’écrivain et citoyen du monde qui dirige ce centre culturel.
Comment Koulsy Lamko, Tchadien d’origine, s’est-il retrouvé à Mexico ? L’explication tient aux hasards de la vie pour cet écrivain et musicien qui vit « dans l’exil depuis 28 ans », selon ses mots.
Vêtu d’un ample boubou coloré, Koulsy Lamko nous reçoit dans la Casa Hankili, la maison refuge qui diffuse la culture africaine au Mexique. Diplômé en Lettres et en Art dramatique au Tchad et au Burkina Faso, et titulaire d’un doctorat de littérature comparée à Limoges, le directeur de la maison refuge est l’auteur d’une œuvre dense composée de poésies, de nouvelles, de pièces de théâtre et de trois romans.
Le plus récent s’intitule Les Racines du Yucca (édité en France par Philippe Rey), le résultat de sa rencontre avec une communauté de Mayas guatémaltèques réfugiés au Mexique après le conflit armé. « J’ai vécu avec ces réfugiés qui ont quitté leur pays il y a 20 ans, au même moment que les réfugiés du Tchad. J’allais aux champs et j’ai partagé le quotidien de plusieurs familles. Puis les gens se sont confiés », raconte Koulsy Lamko.
D’une voix calme, l’écrivain revient sur ses années nomades à travers des pays blessés par des drames. Koulsy Lamko a d’abord fui le Tchad. Puis, le Burkina, la Côte d’Ivoire, le Togo, la France et le Rwanda, où il écrit La Phalène des Collines, quatre ans après le génocide, alors qu’il était en résidence avec 9 autres écrivains qui avaient pour mission d’écrire « par devoir de mémoire ».
Le Grand Journal: -Votre livre a alors été publié aux éditions du Serpent à Plumes. Était-ce un présage ?
Koulsy Lamko: -Oui, car je n’ai jamais pensé une seconde à aller vivre en Amérique latine. Je crois que beaucoup de gens n’entendent pas les signes qui nous sont adressés, répond-il, énigmatique.
« Ecrire un roman si tôt après le génocide, cela a choqué. Certains pensaient comme pour la Shoah, qu’il fallait attendre longtemps pour pouvoir parler de l’horreur. Mais l’action des écrivains a permis de savoir ce qui s’était passé ».
En 2003, Koulsy Lamko est invité en résidence à la Casa Refugio Citláltepetl (voir notre article sur ce « havre de paix et de littérature »), située dans le quartier de La Condesa à Mexico et dirigée par Philippe Ollé Laprune. « C’était le 7e pays où je déménageais et j’ai décidé de vivre ici », se souvient Lamko, fatigué de recommencer chaque fois une nouvelle vie.
LGJ: -Pourquoi avoir quitté l’Afrique ?
K.L.: « L’Afrique est confrontée à des situations politiques qui ne rencontrent pas mon assentiment ».
L’écrivain, politiquement engagé, ne supporte plus de voir un continent assailli par la corruption, les guerres et les divisions. La révolution de Thomas Sankara au Burkina Faso (1983-1987) et l’espérance qu’elle suscita chez Koulsy Lamko n’aura pas suffit à le retenir. « J’ai été très marqué par ces 4 ans de révolution où les gens allaient vers l’utopie, où ils prenaient leur destin en main ». « Pour la première fois, la tradition et le modernité se réconciliaient en Afrique dans un Etat nation moderne, au-delà du colonialisme et des divisions ethniques », se souvient le Tchadien.
L’écrivain-chanteur-musicien s’installe alors au Mexique en 2003. Il donne des cours dans plusieurs universités (Iberoamericana, Pachuca, Unam) et lance avec succès le projet d’une Casa refugio dédiée à la culture africaine. Avec l’appui de Marcelo Ebrard qui loge gratuitement l’association dans un immeuble rénové du centre-ville de Mexico, l’association Hankili héberge des écrivains africains et de la diaspora noire en résidence-refuge. Ainsi que les artistes soucieux de pratiquer leur culture avec les communautés mexicaines.
«Même si je ne pénètrerai jamais certains codes des Mexicains, je me sens libre ici. Pour moi, le respect de la parole donnée est très important. Il peut même mener au suicide ! Mais ici, il n’y a pas de rapport colonisé/ colonisateur comme il peut en avoir avec les Français qui ont un sentiment permanent de domination ou de culpabilité à l’égard de l’Afrique. »
Bien sûr, le Mexique n’échappe pas aux clichés sur l’Afrique. « Le regard est parfois un peu condescendant et folklorique », remarque Koulsy Lamko. Mais l’écrivain fraternise souvent –« même si c’est superficiel »- avec les chauffeurs de taxis qui lui expliquent que le Mexique est lui aussi colonisé…
« Le simple fait que nous soyons dans cet immeuble est une preuve de l’accueil chaleureux des Mexicains », se réjouit l’écrivain.
Mais rapidement, il comprend combien l’immensité de la ville dépasse la volonté de chacun. « J’ai appris à être tolérant ».
Lui qui vient d’un pays qui est en conflit depuis 40 ans juge « insupportable » la violence qui touche actuellement le Mexique. « Cela cache un malaise profond de la société. Ce n’est pas qu’un problème entre le gouvernement et les narcos. Il y a un problème social à résoudre », juge Koulsy Lamko.
Et de conclure : « Parfois, je n’en dors pas la nuit. Cela réveille des choses en moi ».
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>Monique Degrenne, expatriée depuis 27 ans.
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Raphaël Morán-www.legrandjournal.com.mx
Photo: RM.