Le vaste marché qui s’étend sur quatre ou cinq rues au nord du centre historique de la capitale du Mexique est réputé pour ses boxeurs et ses trafics en tout genre. Visite en compagnie de quelques autochtones : un tenancier de bar, un vendeur de CD pirates, un dealer. Reportage du Courrier International.
Il fait une chaleur suffocante, et le sixième wagon de la ligne B du métro (Ciudad Azteca-Buenavista) est bondé. Des voyageurs chargés de sacs, de valises, de cartons remplis de marchandises de contrebande, attendent avec impatience la station suivante pour respirer un air moins vicié et gagner quelques millimètres d’espace vital. A la station Tepito, les portes s’ouvrent et plusieurs dizaines de personnes descendent en bloc. Une fois qu’on a récupéré son individualité, qu’on a ses paquets bien en main et son portefeuille en lieu sûr, on se dit qu’on est prêt à affronter le quartier indomptable. Et nul besoin de sortir des couloirs du métro pour voir le caractère fort de Tepito : l’icône de la station [à Mexico, les noms des stations de métro s’accompagnent de symboles qui servent de repères aux illettrés] – un gant de boxe – fait figure à la fois d’hommage et d’avertissement. Nous voici arrivés sur les terres du lutteur.
Si vous prévoyez de faire un voyage à Tepito, vous avez intérêt à y arriver vers 8 heures du matin. Ainsi, vous aurez la possibilité de voir le quartier s’éveiller. A cette heure-là, des centaines d’étals sont installés dans la rue, les comales [plaques pour réchauffer les tortillas] sont mis à chauffer, le café et les migas [bouillon à base de piment ancho et d’os de bœuf et de cochon, auquel on ajoute des morceaux de pain] se préparent en attendant les premiers passants. L’ambiance est une débauche de bruits métalliques et d’odeurs de graillon. Si vous échangez un salut avec les marchands ou exprimez quelques doutes quant à leur emplacement, ne vous étonnez pas qu’ils plaisantent avec vous comme si vous étiez de vieilles connaissances. Essayez de penser aux possibilités qu’offre chaque jeu de mots et asseyez-vous, prêt à engager un duel d’albures [calembours généralement fondés sur des doubles sens sexuels]. Mais n’imaginez surtout pas que vous avez des chances de sortir victorieux de cette joute verbale !
Entre les rues Aztecas et Caridad, un passage de cinquante centimètres de large tout au plus mène, entre des vendeurs de montres de contrefaçon, au Centro Deportivo [centre sportif] Tepito, plus connu sous le nom d’El Maracaná, le terrain de football où ont lieu trois fois par semaine des rencontres très disputées entre les équipes du quartier. Attenant au stade, le gymnase José “Huitlacoche” [champignon parasite du maïs, très apprécié des gourmets] Medel accueille le ring où, dit-on, serait née la réputation bagarreuse de Tepito. Ici, du lundi au samedi, pour 35 pesos [2,25 euros] par mois, des dizaines d’hommes et quelques femmes apprennent la boxe. Les plus jeunes aspirent à montrer un jour leurs dons pugilistiques à l’Arena Coliseo [salle de catch mythique] ; d’autres sont là pour se perfectionner, sous la direction de Raúl Valdés, comme boxeurs professionnels, et la plupart y viennent pour apprendre à se défendre.
Les entraînements sont passionnés, mais jamais violents. Le code du ring est formel : “Tu seras frappé aussi fort que tu frappes.” Si vous arrivez à 18 heures précises, au moment où les boxeurs prennent leur douche après l’entraînement, Valdés acceptera volontiers de vous raconter la débâcle de la boxe à Tepito. Pour lui, ce sport a constitué pendant de nombreuses années une soupape de sûreté et une garantie de revenus et d’ascension sociale dans le quartier. Mais, avec l’essor du commerce de produits de contrebande, les habitants de Tepito ont trouvé une manière moins douloureuse de gagner de l’argent. Valdés reste pourtant convaincu que ce qu’il faut au quartier, c’est un champion mondial (le dernier fut Bazán, il y a huit ans) pour relancer la boxe.
Le commerce de vins et de spiritueux La Guadalupana, dans la rue Jesús Carranza, et la cantina [bar] Salón Modelo, dans la rue Bartolomé de las Casas, appartiennent à la famille Ñáñez depuis 1926. Enrique Ñáñez, un septuagénaire replet aux cheveux blancs clairsemés, tient La Guadalupana du lundi au dimanche. S’il n’entrait pas de temps en temps un client qui vient lui acheter du vin ou de la liqueur d’anis, on pourrait penser que son établissement a cessé de fonctionner depuis des années et que don Enrique n’ouvre le rideau quotidiennement, à 8 heures pile, que pour sacrifier à un rituel de socialisation. Les années fastes de La Guadalupana sont bien loin. Don Enrique se rappelle avec nostalgie le quartier où il a grandi et où il a élevé ses deux enfants. Avec ce que lui rapportaient ses deux commerces, il aurait pu quitter Tepito avec sa famille, mais il n’a jamais trouvé de raisons suffisamment bonnes pour le faire – et c’est encore moins le cas aujourd’hui que ses enfants ont fondé leurs propres familles et qu’il ne lui reste plus que les amitiés du quartier. Mais, malgré l’attachement qu’il éprouve pour Tepito, il ne se fait pas d’illusions : il reconnaît que le quartier n’est plus le même depuis le tremblement de terre de 1985.
Source : Courrier International.

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